samedi 19 mai 2012

L'aimée

Je t’appellerai Insolente. C’est beau comme nom, une vraie montée en puissance. Tout d’abord il y a le gémissement du « in ». Puis, ce « s » qui siffle dans les oreilles, te faisant pointer le bout de la langue, c’est le « s » d’une ensorceleuse de serpents. Le « l » claque contre le palet, c’est ta violence. Et puis l’ « en » qui dure, se traine, jusqu’à mourir entre tes lèvres, piétinant le temps qui passe. Oui, ce nom est parfait. Si seulement tu quittais mes rêves. J’ai oublié de t’abandonner.

       Insolente, c’est mon amante d’une nuit. C’est une poussée sauvage, un hurlement, la délicatesse d’une épine. Je ne sais même plus si elle a existé, si un jour elle existera. Peut-être n’est-elle que cette inconnue que j’ai croisée en rêve et qui m’a laissée mourir au matin, dans mon sommeil humide de larmes.

       Insolente, c’est mon imaginaire. C’est moi dans mes plus beaux jours, c’est le miroir du beau, du délicieusement détestable. Elle n’a pas d’avenir, elle n’en a pas besoin. Elle a du feu dans les yeux, dans les cheveux, c’est une putain au port de reine, une déesse incarnée. Elle ne vit de rien, ne boit que du champagne. Je lui ai pris son pouls une fois et je n’ai rien senti.

       Insolente est une morte, une âme d’enfant devenue hirondelle. On a envie de la tuer, de la violer, de violer son souvenir. Mais elle ne s’efface pas. Son sourire ravageur nous nargue, toujours. Il se répète comme les mélopées tristes, c’est l’écho vague d’une impression familière qui vous brûle sans que l’on sache pourquoi. On l’embrasse en pleurant déjà. Ses lèvres sont douces, son baiser est celui de l’oubli, mais jamais, ô grand jamais, elle nous quitte. Et on souhaite désespérément qu’elle reste en nous, cette féminité débridée, et qu’un jour elle vive dans nos veines, qu’elle emprunte notre cœur pour qu’il batte plus fort, qu’elle voit par nos yeux le monde pour qu’elle le mette à ses pieds.

       Insolente, c’est l’amour qui prend corps. C’est la femme que l’autre verra. Sa demeure est dans les regards amoureux, elle nait des coups de foudre et du désir. Elle est ce que vous ne serez jamais, mais vous êtes Insolente, l’illusion qui tourmente l’esprit des victimes esseulées, l’idéal dont vous n’avez même pas idée. 

mardi 17 avril 2012

Nous n'irons plus aux bois

     « Gare au loup », c’est ce qu’ils disaient tous. La nuit nous était à tous interdite. Elle était là, on le savait, on sentait son odeur, ses humeurs, mais jamais nous ne pouvions la toucher. Gare au loup ! On fermait portes et fenêtres à double tour, on suspendait les grigris au plafond. On saignait même les agneaux, comme si l’on craignait que les plaies d'Égypte se visualisent dans les prunelles sombres et assoiffées de la bête. La peur au ventre, les enfants allaient se cacher sous leurs couettes. Comme tous les soirs, ils allumaient leur lampe-torche et dressaient leur campement au milieu des ours en peluche, des faux talismans, des barbies plongeuses et des cartes à jouer. Et venait l’attente. Il fallait ouvrir l’œil. Ils avaient tous revêtus leurs armures de pacotille, faites de bric et de broc, de vieilles casseroles et de papier mâché. Les munitions étaient prêtes, les bogues de châtaignes d’un côté, dans des boîtes à chaussures, les ciseaux et le couteau à viande piqués à maman de l’autre. On était organisé. Et les parents ne savaient rien. Après tout, c’était notre guerre. Le loup face aux chaperons rouges.

     Le loup, on ne l’avait jamais vu. Paraît que quand il sera mort on sera libre. « J’ai hâte, tellement hâte ! » chuchotait Lilly sous sa parure d’indienne. Les adultes étaient tous catégoriques : le loup ne s’attaquait qu’aux enfants. Alors eux sortaient, allaient défier la nuit et la peur. Les enfants entendaient parfois de drôles de bruit, ils savaient qu’ils s’enivraient. Ils se demandaient s’ils allaient finir comme l’oncle Tom, à ronfler dans le vieux rocking chair dans d’éternelles vapeurs alcoolisées.  Pierre refusait ça, assis sur son oreiller, un bandeau noir un peu sale autour de la tête. A onze ans, il fumait déjà. Il avait des projets, des tonnes de projets. Cette nuit, il allait abattre cet imbécile de loup et se casser d’ici.

     Parfois, ils croyaient percevoir le pas du loup. Il reniflait le long des murs, grattait aux portes. Sa menace se glissait entre les interstices, faisant grincer les poutres et tomber les grains de poussière en de petites chutes dorées. Les enfants, même ceux déguisés en super héros, même Pierre, commençaient alors à trembler d’effroi. Ils ne pouvaient plus crier. Le loup était là. Le loup allait trouver un trou pour se faufiler. Le loup allait les manger. Quand ils pensaient que c’était la fin, la présence s’évaporait d’un coup. Ils s’emparaient alors de leurs armes de fortunes, mais l’ennemi n’était à l’évidence plus là, à chaque fois.

     L’oncle Tom ivre, le feu qui crépitait, les yeux humides du chien qui le fixait, tout ça Pierre n’en avait cure. La situation ne pouvait plus durer, quitte à attraper le loup par la queue, il irait lui tendre un piège. Il faisait ça pour lui, mais aussi pour Bérénice sa petite sœur, Joseph le dernier né, Etienne, Gwenaël et Lilly, la jolie Lilly et ses plumes qu’il ne pouvait s’empêcher de regarder sans que son cœur batte plus fort. Il les protégerait tous. Il commença à déverrouiller les serrures une à une. Il avait l’impression que c’était lui qui se déshabillait au fur et à mesure. Mais il n’arrêta pas. Le loup allait crever. On allait le suspendre par les pieds. Il en fera un manteau. On l’appellera Tueur de loup, dans une langue un peu cool. Au moment d’ôter le dernier verrou, Pierre s’arrêta. Il regarda l’horloge, respira profondément. Il sortit une cigarette amochée de sa poche, la fuma longuement, comme si c’était une blonde entre les lèvres de Gary Cooper. Il avait des sueurs froides bien sûr. Ses mains étaient moites et il sentait que ses muscles étaient sur le point de se tétaniser. Sa vessie le rappelait à l’ordre, la raison criait dans sa tête d’enfant. Mais son regard était dur. Il voyait le sourire de Lilly. Il fit sauter le dernier verrou et se saisit d’une lampe.

     La porte s’entrouvrit lentement. Il avait le flingue de son père, celui qui était planqué dans le vieux carton de lessive sous le lit parental. Il semblait immensément lourd. La porte continua à grincer affreusement. Pierre s’attendait à voir apparaître deux tâches rouge sang d’un moment à l’autre. Cependant, rien ne se fit entendre à part le hululement paisible d’une chouette. Pierre scruta l’obscurité avec appréhension, puis osa faire un pas, puis un autre. Rien. « La lampe n’éclaire pas grand chose, ça ne veut rien dire », se disait-il. Il s’assit alors sur le perron et attendit. Il ne savait pas comment charger ce foutu pistolet, il a essayé un truc, on verra bien. Et sinon, il avait son couteau suisse. Savait-il que tout cela était futile ? Peut-être bien que oui.

     L’attente s’éternisait. Il avait pensé que le loup sentirait tout de suite son odeur. Ne pouvant plus tenir en place, il rentra un instant afin de chercher la corde qu’il avait vue suspendue dans le cellier. Revenant sur le perron, il lança la corde au dessus d’une  branche du grand chêne. Après plusieurs tentatives, il arriva à ses fins, puis il fit maladroitement un nœud coulissant au bout qu'il déposa au milieu de l'herbe. Prenant l’autre extrémité en main, il s’assit à nouveau. Il vécut ainsi sa première nuit, sursautant au moindre bruit.

     Tout à coup, il entendit des pas approcher, ainsi que des rires. C’était ses parents qui, même ivres, s’arrêtèrent de glousser et de se tripoter lorsqu’ils virent soudainement leur fils ainé les regarder fixement, une corde dans une main et un pistolet dans l’autre. « Mon dieu Pierre, qu’est-ce que tu fais ? Pose cette arme tout de suite, c’est dangereux ! » Le garçon baissa lentement le colt sans pour autant le lâcher, tout comme la corde.
     « Je vais tuer le loup, c’est pas votre affaire. 
-   Arrête ces conneries tout de suite ! Il n’y a pas de loup, tu entends ? Il n’y en a pas, combien de fois faudra-t-il te le répéter ? Maintenant pose cette arme et rentre tout de suite, c’est un ordre ! »
-   C’est pas votre affaire j’vous ai dit. »

     Le père de Pierre s’approcha alors de lui, saisit violemment le pistolet qu’il jeta à terre et tira sans ménagement son enfant à l’intérieur de la maison. La mère ne dit rien, elle semblait abasourdie. Rentrant la dernière, elle laissa la porte se refermer derrière elle. Pierre, à terre et en proie aux jurons de son père, la vit doucement se fermer avec ce même grincement irritant. Le coin de nuit se fit de plus en plus mince, mais il voyait encore ce qu’il y avait au delà du perron. Et à mesure que la porte se refermait, il vit distinctement une masse sombre se détacher et s’avancer. Il n’entendit plus son père. Lorsque le bruit de la clenche résonna, Pierre se mit à crier comme seuls les déments savent le faire. Bérénice sortit de sa chambre et courut vers son frère, en larmes. Elle avait des ciseaux dans les mains et des peintures de guerre à moitié effacées sur le visage.

     « Gare au loup », c’est ce qu’ils disaient tous. Même si quelque chose pouvait attraper nos cauchemars, rien ne pourrait jamais nous protéger du noir…

vendredi 24 février 2012

Morgane, Viviane et Mélusine

Je serai là,
Près des tombes, des lieux déserts
Des steppes glacées et des lampadaires
Je serai là,
Hantant les vieilles tapisseries, les forêts
Taillant au couteau les frayeurs et la nuit
Dévorant les ombres pour devenir plus noire encore
Dans le sorbier des oiseleurs
Je serai là,
Dans les yeux inquiets des enfants
Dans les souvenirs des plus grands
Dans les regrets des trop vieux
Je serai là,
Sans crier garde je te volerai un sourire,
Te murmurant à l’oreille quelques poèmes
Je t’emmènerai vers le ciel et te relâcherai
Je serai là,
Partout et nulle part à la fois


La féérie.

lundi 26 décembre 2011

Le réveil du phénix

On a tout de suite su ce qu’il allait se passer. On a claqué les portières. Le chauffeur a fait rugir le moteur et alluma les phares, avant de s’élancer vers la montagne.
La voiture, on aurait dit une boîte de conserve sur roues, tellement on y était entassé. Léopold ne savait plus où se mettre, je le coinçai tant bien que mal sur mes genoux. Le chauffeur se fichait de notre confort, il regardait droit devant lui, la mâchoire crispée. Sa conduite était sèche, dangereuse. J’observais ses gestes, son angoisse. Il avait peur qu’on ne puisse arriver à temps. Marie-Louise tremblait, son sang avait quitté ses doigts blancs trop agrippés au vieux. Le vieux, lui, n’y faisait pas attention. Il transpirait. Je n’osais pas regarder dehors, les arbres roux, les pleurs du vent. Je ne voulais pas voir cette beauté finie, du moins pas avant d’atteindre le col. On se cognait sans cesse contre l’habitacle, à coup sûr on allait avoir des bleus. Le chauffeur conduisait vraiment trop sèchement. Il avait beau être le roi de ses routes, la vue d’un chemin trop caillouteux le rendait malade. Il me jeta un regard dans le rétroviseur.
« Dis, la sorcière, est-ce vraiment la fin ? Je veux dire, depuis le temps qu’on en parle, on pensait que ça n’allait jamais arriver…
- C’est la fin, oui. Après elle n’est peut-être pas définitive. Il peut toujours changer d’avis.
- Tu sais qu’il s’en fiche. Sa maladie est incurable. »
Le vieux ne put s’empêcher de prendre la parole : « Le Temps n’a que faire des plaintes. On ne guérit pas de la vieillesse. »
Léopold était au bord des larmes. Il se blottit contre moi. Les pupilles du chauffeur devinrent métalliques, terrifiantes. Il accéléra.
« Je ne veux pas qu’il meure… »
Léopold pleura contre ma poitrine. Il était si petit…
Harakti ne disait rien, comme toujours. Ce foutu mec était resté de marbre. J’ai eu une soudaine envie de le frapper. S’il y en a bien un qui devait se sentir concerné, ça devait être lui !
Soudain, les arbres disparurent. Il n’y avait plus que des bosquets et de l’herbe brûlée à perte de vue. La lumière déclinait inexorablement. Puis, enfin, le col.
A peine arrivés, nous sortîmes de l’engin comme un seul homme. Nous courûmes sur le sentier étroit qui longeait l’arrête, on trébuchait, c’était douloureux. On savait que si on restait sur le bas côté, si on tombait, ce serait une traitrise. Il fallait le voir, le raisonner. L’aimer plus que jamais. Même Léopold savait ça, il courrait comme les autres et même un peu plus. Le vieux était à la traîne, mais il continuait, inlassablement, ses os lui importaient peu. Il serait mort que son âme aurait continué à courir.

Lorsqu’enfin l’étrange troupe que nous formions arriva au bord de la falaise, l’un de ses bords de l’univers où rien n’échappe au vide, nous nous arrêtâmes brutalement. Et nous criâmes « SOLEIIIIIL !!! »
L’astre flamboyant se tenait devant nous, voilé de son arrogance.
« Tu peux m’expliquer, hurla le chauffeur, pourquoi tu t’es senti obligé de choisir une telle couleur ? Comment crois-tu que les gens du bas vont réagir, abruti ?
- N’ai-je pas droit à une dernière touche de grandiose ? Regarde. L’Eau s’est chargée de garder le secret. »
Le brouillard avait effectivement envahi les vallées. La voix du Soleil était chantante, comme toujours, mais très sage. Très vieille aussi. Et très lasse.
« Et tu nous laisses là, comme ça, comme des rats morts ? La vie t’indiffère si peu ?
- Tout le monde meurt un jour, jeune fou. Même moi. »
On sentait l’onde arriver. Les nuages montaient, tout se teintait déjà de gris. Nos corps semblaient flotter sur des îles célestes en proie aux flots. L’ouragan était proche.
« Mais étant donné que tu es le jour, qu’allons-nous devenir ? Allons-nous errer éternellement dans les limbes ? »

Harakti n’avait toujours pas ouvert la bouche. Il avait le regard vide des suicidaires. Léopold et Marie-Louise s’accrochaient à moi comme à un dernier espoir. S’il avait pu le faire, le chauffeur aurait mis une raclée au Soleil. Seul le vieux semblait ne rien attendre.


« Même si je le pouvais je ne le sauverai pas. Je n’ai plus les cinq ans désirés. Je n’arrive même plus à en rêver. Même au paradis la mort arrive à point nommée. La mort n’est jamais en retard. »
C’est ce que j’avais dit au chauffeur quelques temps auparavant. Alors j’essayais juste de réconforter les enfants de ma chaleur. Marie-Louise aurait presque pu grandir, elle n’en était pas loin. Elle aurait été bien en sirène, cantatrice ou en faiseuse de miracles. Peut-être qu’elle aurait même été maman. Terrible pouvoir que celui-là, je n’ai jamais osé trop m’en approcher. Léopold était encore trop petit, il était à peine né à vrai dire. Ses yeux étaient encore grands ouverts de surprise devant le monde qui l’entourait. Je sentais l’aventure palpiter en lui, comme cette envie immuable qu’on retrouve dans les graines d’un jour atteindre le ciel.

« Chers enfants. Je ne suis pas le jour. Le Temps et moi ne sommes que frères jumeaux et de lointaines aspirations, mais lui ne mourra jamais. Parce qu’il est le Temps, il est la Mort. Homme ou femme, il vous embrassera avec tant de passion que vous oublierez le reste. Mon mariage est pour ce soir ! Même si vous n'êtes point d'humeur à la fête, je suis heureux de vous avoir pour témoins. »

Je sentis son sourire m’embraser toute entière. Un peu d’électricité resta accrochée au fond de mes mains, j’en mangeai un peu, donnant le reste aux enfants. Un frisson parcourut ma nuque. Le froid. Le froid nous caressait tendrement de ses doigts. Bientôt l’étranglement.
« On vous aime vous savez. »
C’était un léger entracte aux pleurs de Léopold. Le Soleil sembla en rougir de plaisir. Il devint immense, comme pour nous enlacer, une dernière fois. Puis, il commença lentement à entamer sa chute vers les précipices infinis, s’enfonçant de plus en plus dans les nuages. Il aurait dû les brûler, ces insolents morceaux de coton, mais il n’en fit rien. Il se laissa dévorer par les ombres multiples. La douleur lui distendit ses proportions. Nous restâmes silencieux devant l’apocalypse, que faire d'autre ? Il finit par mordre la poussière, comme les autres avant lui, s’enfonçant dans le sol comme une épave laissée à la mer. Pas une seule plainte ne lui échappa, bien que sa souffrance s'étalait au monde entier par grands éclats jaune orangé, à mesure que son corps disparaissait. Il semblait toujours encore nous sourire lorsque ses derniers rayons, étrangement bleutés, s’échappèrent. Ainsi mourut le Soleil.

Dans ce pays à l’heure immuable, le soleil s’était enterré lui aussi. Jusqu’où la magie terrifiante de ce monde ira-t-elle ?
Le chauffeur craqua une allumette.
« Et maintenant, on fait quoi ? »
Personne ne savait. Les minutes passèrent, puis les heures. Le chauffeur épuisa son stock d’allumettes. Nous frôlions le naufrage dans l’inconscience. Nous n’avions même plus la force de claquer des dents. Nous étions tous devenus aveugles. Etions-nous seulement encore en vie ?

Tout à coup, une source de chaleur apparut, dissipant le froid infernal qui s’était jeté sur nous et la nuit. C’était Harakti qui était devenu tellement brûlant que sa peau cramoisie dégageait une vapeur blanche et épaisse. Marie-Louise ne put retenir son étonnement :
« Mais que… »
Tout le monde se posait la même question. Les vêtements d’Harakti fondirent. Des dessins réguliers strièrent son corps. Il ne bougeait pas, il restait là, les yeux fermés, à créer cette drôle de lumière rouge. Puis, ses paupières s’ouvrirent tout doucement. Il n'avait plus des yeux d'homme; ils étaient d’or comme les étoiles, étrangement brillants comme ceux des fous. Les pupilles avaient l’allure de trous noirs.
Mais c’est alors que tout s’emballa. Le nez, le menton et la bouche s’allongèrent en une forme effilée qui se trouva bientôt être un bec. Les jambes s’affinèrent, les doigts de pieds s’écartèrent. Le corps d’Harakti se pencha bizarrement vers l’avant. D’un mouvement ample, il ouvrit ses bras qui se couvrirent instantanément de plumes écarlates. L’homme-oiseau nous regarda d’un air doux, la transformation ne l’affectait visiblement pas. Celle-ci ne dura que quelques minutes. A peine la métamorphose terminée, la créature se prépara à partir. L’oiseau majestueux, qui n’avait d’humain plus que la sagesse qu’il dégageait, battit des ailes comme pour les tester. Je ne sais pas s’il nous reconnaissait encore mais je sentais quelque chose en lui qui dépassait l’imagination la plus folle. Il n’était plus de la même mortalité que la nôtre, je le sentais au plus profond de mon être. Rien ne le rattachait à ce sol ou même à ce monde. Lorsqu’il finit par s’envoler, je pus enfin réentendre ma respiration, coupée par cette présence qui en avait même figé l’air.

L’oiseau tourna quelques instants au-dessus de nos têtes. Peut-être était-ce un au revoir. Nos regards étaient tous suspendus à cet être incroyable, quand soudain il partit à une vitesse effarante vers l’exact opposé de la tombe du Soleil. Quelques secondes plus tard, il ne fut plus qu’une piqûre de rouge dans les ténèbres. Mais à l’endroit où nous crûmes le voir disparaître éclata presque instantanément une gigantesque explosion de lumière. Nous n’avions pourtant entendu aucun bruit...

Cependant, l’explosion ne s’arrêta pas là. Cet étrange feu resta suspendu en l’air, envoyant de jolies particules rosées dans le ciel ensommeillé. Puis il commença lentement à grandir et à s’empourprer. Ce n’était pas une explosion, non ! Surgissant de cet extravagant horizon dont personne n’attendait rien, il y avait là le brasier vivant de l’oiseau. Je me tournai vers Léopold, le vieux, Marie-Louise et le chauffeur :
« Il est temps de partir mes amis, il est temps d’aller vers l’Est ! Il semblerait qu’une de nos connaissances soit revenue d’entre les morts et j’aimerais lui en toucher deux mots. »

vendredi 29 juillet 2011

Les passeurs

     « C’est mauvais Sire, l’œil tourne au jaune. »
Sire s’approcha du malade. Avec un étrange appareil constitué de loupes et de pinces, il lui ausculta l’œil avec attention.
« J’aperçois la lueur d’un ciel de grêle. La fin est proche. Enfin, si nous ne faisons rien.»

     Sire était médecin. Un grand médecin. Tout le monde connaissait sa silhouette, même de loin. Son long manteau volait à chaque pas, oiseau noir narguant les mauvais augures, le haut de forme dressé contre le ciel ; C’était un corbeau dont les plumes venaient doucement chatouiller les paupières des morts. Sa beauté était redoutable, son élégance, folle.  
     Le pays tremblait de peur à sa vue.
     On disait que Sire n’était pas humain, qu’il était le passeur du Styx, Charon. On disait aussi qu’il avait regardé la mort dans les yeux sans ciller, qu’il était immortel. C’était peut-être vrai. Peut-être pas. Moi en tout cas je ne voyais en lui qu’un homme dévoué au bien. C’est peut-être pour ça qu’il m’a laissé le suivre…

     « Lazare ! Les compresses ! Calmons l’orage !
-       Oui monsieur. »
Le patient grelottait de fièvre. Les bubons avaient maintenant la taille de gros œufs. Sire, armé d’un drôle de scalpel, ouvrait les abcès, cautérisait, épongeait le malade de linges humides et frais. Quand il fut satisfait, il chercha dans sa mallette une lotion mordorée qu’il avait conservée dans un tube à essai. Il la secoua un peu, en regarda la couleur et l’ouvrit.  Puis, il versa avec précaution quatre gouttes du sérum sur la langue violacée du malade. D’un geste assuré, il renversa la tête de celui-ci d’un geste presque sec, lui faisant claquer les mâchoires.

     « Il n’y a plus qu’à attendre. Vous devriez aussi prendre une goutte de cet élixir panakếs. On ne sait jamais, après tout la peste est une bien mauvaise amie et bien que vous soyez quelque peu exceptionnel, je ne tenterai pas le risque de l’infection. »
     C’était la deuxième fois que Sire voulait que je boive le remède miraculeux. Je n’ai jamais su comment il composait un tel breuvage, ni pour quoi il faisait tant de mystères aux autres médecins. S’il utilisait le grec pout le nommer, ce n’était pas par prétention, il voulait plutôt éloigner les moqueurs et les curieux. La panacée fait à présent partie des mythes, des élucubrations des alchimistes et des appellations ironiques. Mais il n’en a pas toujours été ainsi, Sire me l’a appris. Sire savait beaucoup de choses, comment les étoiles sont nées, comment elles mourront. Les légendes étaient son quotidien. « Il n’y a rien qui n’existe pas Lazare », m’avait-il dit.
     La panacée n’a pas de goût, ou plutôt sa seule saveur vient de l’exaltation instantanée qu’elle produit. Si quelqu’un venait à en boire plus de dix gouttes, je pense que son âme s’arracherait de joie de son corps. La seule chose qu’elle ne guérit pas, c’est l’ignorance. Pourquoi Sire s’était-il donc acharné à soigner toutes ces plaies ? L’effort semblait inutile.
« Tu sais Lazare, la vie tient à bien peu de choses. Peut-être tu te demandes pourquoi je n’ai pas donné immédiatement la Panákeia à notre patient.  En vérité, j’aurais pu le faire, mais étant donné l’état de faiblesse auquel nous sommes confrontés, je crois sans trop me tromper que la métamorphose l’aurait tué. »

     La panacée commençait à agir. Je regardais la lueur dorée se propager joyeusement dans le corps du malade, quand je compris ce qu’avait voulu dire Sire ; En effet, s’il n’avait pas soigné ces ignobles bubons suintants, le médicament aurait mis plus de temps à se disperser. Or, avec une partie du corps pétillante de vie et l’autre au bord de la mort, personne ne peut tenir plus de quelques minutes avant qu’un organe majeur ne lâche : le pauvre homme serait mort avant que le remède n’eut fini son travail.

     Sire consulta sa montre. Je remarquai, comme à chaque fois, qu’il n’avait pas eu besoin de l’élixir. Peut-être était-ce véritablement un dieu ? Cela n’avait pas vraiment d’importance. Parfois il laissait la maladie gagner. Parfois il lui sautait à la gorge. Tout cela relevait d’un choix sans logique fixe. Il n’exécutait que ce que le temps lui murmurait à l’oreille.

     Lorsque l’homme reprit de jolies couleurs, Sire sortit cette fois-ci une bougie rouge sang. Il craqua une allumette. Une douce odeur flotta rapidement dans la pièce.
« Nous avons fini je crois. La cire des sorcières Wicca de l’autre jour suffira à dissiper les miasmes. Nous pouvons sans crainte reprendre notre route mon ami. »
Sire épousseta vigoureusement sa chemise, remit son manteau d’ombres et s’élança dans la nuit. Je courrai le rejoindre en battant la queue. Il m’avait dit un jour que les chiens ont moins peur de l’inconnu que les hommes. Qui sait ?

mercredi 2 février 2011

Folies ou comment j'ai tué Janvier

«… Même si mes nuits ne sont que folies divines et immortelles, folies maladives, de l’ordre d’un mal irrationnel, que puis-je faire à part continuer à souffrir, à rêver…
-    Ce que l’on voit à l’intérieur de soi, ces bouts de miroir aiguisés, c’est une image que l’on n’aurait jamais dû percevoir ou toujours dû connaître. Ce n’est pas juste. Parce que ces choses, elles te poursuivent éternellement dans le noir.
-    Elles te traquent, elles t’étouffent.
-    Qu’il est terrible de se retrouver seule face à soi…
-    C’est dégueulasse. On se sent sale après. On aimerait se raser les cheveux, passer du désinfectant. On aimerait s’ouvrir la tête et tout foutre dehors.
-    Mettre de l’essence dedans, y mettre le feu…
-    La mort aux rats. Il faut tuer les nuisibles, les bêtes invisibles…
-    Invisible, insubmersible, indestructible, invincible, inco…
-    TU COMPRENDS DIS, TU COMPRENDS ?
-    …hérence. Errance, errance, errance… Pestilence et décadence. 
-    PAUSE CHATEAU DE CARTES !!! »
Les deux filles s’effondrèrent d’un coup, épuisées par leur joute. A 16h18 précises, tous les vendredis, elles se réunissaient en secret dans le petit salon de Madame. Et elles se battaient. Puis, lorsque les mots ne sortaient plus, elles s’endormaient dans la fumée, cette saleté de d’encens. A moins que ce ne soit de l’opium ? Les livres se balançaient alors doucement en chuchotant. Mais ce sommeil devait être mérité, là au milieu des étoffes, de l’aquarelle et du parquet. D’abord, fallait commencer par les injures, puis on passait par les railleries, les mauvaises blagues, on complétait le tout par des ragots puériles et ô combien déplacés. Au fur et à mesure, la colère monte, s’envenime, elle s’empare de vos cordes vocales, de votre langue. Au moment où vous sentez qu’elle s’intéresse à vos mains, c’est le moment de hurler de soi. Et là, on rencontre la haine, cette haine existentielle liée à l’incompréhension de ce que nous sommes, à la peur de ce que nous apercevons au détour d’un cauchemar. La fin du rituel finissait toujours un peu de la même façon, après tout c’est normal. Au bout d’un moment, on n’a plus rien à se dire, surtout à nous-mêmes. Les reproches ne changeront pas, la liberté, cette misérable liberté, elle est par delà nos yeux. Et de ce corps magnifique et maudit, nous n’en sortirons pas vivant.
Les beautés perdues s’observèrent, les yeux mi-clos. Une horloge sonna une mauvaise heure. Elles soupirèrent de concert.

« Si seulement on était encore en vie… Je recherche tellement le vent, le printemps…
-    Le tapis sera notre pré d’illusions. Je ne regrette rien. Endors-toi jolie princesse, la nuit sera longue.
-    Tu me réveilleras ?
-    Pas sûr. Pas avant l’arrivée.
-   Ce n’est pas drôle June. Alors, je veux une belle surprise en rentrant, que quelque chose de bien s’écroule en notre absence.
-    Ne t’inquiètes pas, le temps s’en chargera. »

jeudi 25 novembre 2010

La roulette russe

Chacun a ses instants particuliers dans une journée. Moi, c’est entre une heure et deux heures du matin. S’il y a un moment parfait pour un coup d’Etat, c’est bien là. Pareil pour les tueries. C’est pas pour rien qu’on m’appelle la Roulette Russe.

    « Eh ma belle, tu paries sur quoi ce soir ?
-       Mes vêtements.
-       Ah ouais ? »

    Voilà, ils commencent à ricaner. Ça marche toujours de leur dire ça, les cons, ils y croient. Comme si je pouvais perdre, moi, la Roulette Russe. Ce qu’ils ne savent pas, c’est que même mon surnom est truqué ; mon flingue, il est toujours chargé.

    On ne sait rien de moi. De passé, j’en ai pas. Je n’en ai jamais eu. On ne demande jamais à un flingue d’où est-ce qu’il vient, non ? On veut juste qu’il tire, qu’il blesse, qu’il tue. Et rien d’autre.

    En tout cas, y a pas à dire, ce soir j’ai touché le gros lot. Trois crétins plus friqués les uns que les autres et persuadés que je vais enlever ma culotte pour eux. Trop tard, je dégaine. Les lumières du casino me font mal aux yeux, comme d’habitude. Quand on est une chauve-souris comme moi, faut savoir s’adapter à des lieux aussi nases, tellement artificiels que ça en donne la gerbe. Vous savez pourquoi la Roulette Russe ? Parce que je suis blonde, ça fait nordique paraît-il, puis mes yeux quand je m’énerve dégomment tout. Ouais, je tuerais d’un seul regard, c’est ce que me sortent tous ces pommés. J’leur perfore les poumons, leur transperce leur cœur moisi. Moi, je sais juste que je suis chargée en permanence, mais ça je vous l’ai déjà dit. Ce ne sont pas des paroles en l’air. Un jour j’irai dans la rue, quand il y aura du soleil. J’verrai la vraie lumière, le ciel, les arbres, tout. Et là, j’vais vraiment jouer à la roulette russe. J’connais un type qui vend des flingues, et pas des faux. Il m’en filera bien un, juste comme ça. J’prendrai une allure de pute, ça suffira. Et je mettrai juste une balle dedans. On verra si je mérite de vivre ça, là toute seule au milieu de tous ces bleds pourris, de tout cet ennui.

    Voilà que les trois autres me donnent des petits surnoms bidons alors que je balance mes jetons. J’vous jure, ce que pensent les hommes, ça ne vole jamais bien haut. Et les femmes, je ne les comprends pas. Faut dire que je n’en vois pas souvent, les maris, ils n’emmènent pas leur femme quand ils vont jouer sur leur baraque. Dans des patelins pareils, la libération de la femme on l’attend encore. Mais pour ce que j’en ai vu, une femme, c’est assez pathétique, qu’elle soit belle ou non.  Ça a toujours peur de ne pas se voir. C’est dingue comme elles ont envie de plaire, de vrais petits chiens bien pouponnés. J’mange pas du chien, c’est pour ça j’me limite aux hommes. Et je commence à les connaître, les hommes. Ça se croit au dessus du monde alors qu’ils sont juste terriblement trouillards et à ras de terre. En tout cas, vous devriez voir quand ils sentent que la mort approche, leur regard. Chaque repas est une vengeance sur tout ce qu’ils ont pu faire ou dire, sur tout ce qu’ils ont perdu. Mais en fait, ils n’ont pas tort de m’appeler comme ça, la Roulette Russe.  Un des seuls trucs intelligents qu’ils aient pu dire. C’est vrai qu’on ne me survit pas à tous les coups. Faut dire, j’suis pas n’importe qui, même si je suis personne. Et oui. Des trois crétins, l’un va mourir ce soir. Je tuerai bien sûr celui qui joue le mieux. J’ai une raison à cela. J’crois trop au prince charmant, vous voyez. J’espère encore. J’espère encore, qu’un jour, je tomberais sur un type que je n’arriverais pas à tuer, un mec qui verrait clair dans mon jeu. Qui me ferait déposer les armes, enfin. Qui me ferait entendre le silence. Mais ça n’arrive jamais ce genre de choses, à part à ses filles cruches dans les séries TV. Et encore moins à un vampire.

mercredi 6 octobre 2010

L'homme du vide

À trop regarder vers le ciel, on s’en prend une forcément, de claque. Les courants, les marées basses, ces petits bouts de cœur arrachés, tu sais… Ils sont tous enterrés. Tu marches dans la rue, sale comme Paris, et les pigeons te brouillent la conscience du sol. Les colombes que dis-je, les colombes. On ne te la fera pas. Tu te fous des cailloux qui crissent sous tes semelles, milliers d’éclats de rire qui pavent ta route. Où vas-tu ? Existes… Tue ? Moribond, vagabond, la crasse se colle à tes pas, quelle fayote. Roi parmi les rois, le sourire en bandoulière, tu t’adresses aux dieux des buildings et tu leur chantes les fondements du feu des enfers. Mon ami, mon ange, qui se meurt à la pointe du jour et renaît de ses cendres aux lueurs des lampadaires. Souverain des moustiques, empereur des déchets, tu n’ouvres les yeux que quand vient l’heure des auras noires. Les passants se moquent, t’oublient, tu pleures en silence des larmes d’indifférence. Et tu pars. Toujours.

Arrive le temps du temps. Fini les aurores, tu ne les embrasseras pas. Quoi, dis-moi ! Hécatombe des désirs, que vienne enfin la nuit ! Les couteaux, les sabres du désert, le soleil et la soif ne suffiront pas. Tu mourras à coups de livres, poète maudit, fantôme des romantiques ! L’œil de charbon, plus beau que jamais, tu t’assois au bord de la falaise, là-bas, au bord du monde. Qu’y vois-tu ? As-tu atteint l’autre côté de l’arc-en-ciel ? Tu trembles de froid et d’envie. Tu penses. Tu t’enfonces dans les précipices et les portes ouvertes. Et tu attends. Tant de choses ont traversé ton esprit, tant de choses ont changé, madone ! Ô là-haut, paradis des enclumes qui tombent et qui tombent… Ô prince, réveille-toi ! Abracadabra.

Le magicien d’Oz ne pardonne pas.

Tu cours, projection astrale des étoiles, le cœur au bout des doigts, prêt à s’envoler. Mais je suis là. Toujours là, dans ce vent qui souffle et qui passe, à en faire valser les murs, ivres de liberté. Et tes cheveux qui dansent, si tu savais, c’est la seule insulte à tous ces généraux de la mort, à ces faiseurs de miracles et aux guindés. La vie n’a pas de prix, c’est à toi, l’aristocrate, que le ciel appartiendra. À l'homme du vide.

jeudi 11 février 2010

La nuit noire ou les raisons de voler un service à thé anglais

Dans la nuit noire, elle s’est perdue.

« On ne devrait pas. On ne devrait jamais, perdre. Pas ça, pas le service à thé ! C’est celui avec de l’encre dedans, le truc à inspiration ! Je le trouve plus Darling, je te jure !
- Ne t’en fais pas, on va le retrouver, et on va le siroter, ton thé de sorcière.
- Non, je te dis, non ! L’autre vieille folle me l’avait dit, de ne pas laisser la fenêtre ouverte la nuit. Jésus, Marie, Jo…
- Chut ! On ne jure pas. Pas dans une si jolie bouche.
- Mais que vais-je faire ?
- Appelle-le. Il n’y a pas d’autre solution. »

Elle ne sut quoi répondre. Pas ça, pas après tant d’années, elle s’en sentait incapable. Ses mains commencèrent à trembler, elle serra les poings. Elle ferait mieux de se mettre au lit, avec un bon bouquin et une soupe de légumes. On visait le sain(t), pas l’inverse. C’était pas les bordels d’Amsterdam ici.
« Je ne l’appellerai pas. Tu sais aussi bien que moi comment ça finirait. »
Il se rapprocha : « Quoi, dis-moi, raconte-moi, comment ça finirait. »
Il lui prit une mèche de ses drôles de cheveux auburn, la huma, en la regardant droit dans les yeux.
« T’es qu’un pervers Darling. »
Elle mit ses bras autour de son cou, sourit en lui mordant doucement les lèvres. 

« Dis-moi, raconte-moi. »
Elle s’éloigna brusquement, comme électrocutée. Pourquoi insistait-il ? L’aventure n’en valait pas la peine. C’est juste qu’elle se ferait bien une tasse de thé.
« Ce qu’il ferait, c’est qu’il laisserait parler les monstres. C’est mauvais. On ne fait pas d’omelette sans œufs, ni avec des œufs pourris, on en meurt. Et lui, il est pourri jusqu’à la moelle, à force de voler comme ça dans les airs. La troposphère, ça rend les nerfs instables. Je veux bien qu’on ait besoin de lui, mais moi je ne veux plus le voir.
- Ma belle, les histoires sont contées. Il est inoffensif.
- Tu parles ! C’est lui qui a volé mon service à thé.
Et sans le service à thé, c’était fini. Elle y infusait du Dickens, du Proust, du Baudelaire, la combinaison magique. Elle aurait plus qu’à jeter ses corsages si elle ne pouvait plus boire des poèmes. Plus de ventre plat, ni de longues jambes. Et il partirait, la laissant nue et laide dans la soie fanée. Elle se surprit à avoir peur, très peur.
« Que le diable l’emporte ! Je vais l’appeler. Il ne m’en laisse pas le choix. Mais je risque de ne plus me souvenir du numéro.
- Tu ne peux pas l’avoir oublié. C’est dans tes veines, tu t’es piqué avec.
- Crois-tu que je l’ai fait exprès ? Darling, tu m’exaspères. Les drogues dures, on n’y écope pas. C’est la fatalité. »

Le souffre dans l’air. Avant même d’y avoir pensé, il était là. Dans l’ombre des toits. Il savait. Il savait tout, de son addiction. Comme elle disait, la fatalité. Il avait le service à thé, il tenait le cimetière. Il actionnerait le manège. Sortons la flûte, voulez-vous ?
« Tu l’entends ? Il attendait. Je l’aurais ignoré qu’il serait venu. Je n’ai même pas eu besoin de prononcer son nom. Il est dans chaque fissure, ça suinte la flûte. Qu’il arrête donc ce bruit, il va me rendre folle ! Viens si tu l’oses, voleur ! Rends-moi mon service à thé ! Et toi Darling, va-t-en ! C’est une affaire entre lui et moi. »

Il était plus agile qu’un chat. Il savait où poser les pieds, par quelle cheminée passer. Et il jouait, ça sonnait faux, mais c’était bizarrement beau. Mais ça, elle ne pouvait le comprendre. Elle avait tout enterré, il ne lui en voulait pas. Il bondit sur le rebord de la fenêtre, dans une dernière note enfantine.

« Tu y tiens, hein ? Trop adulte pour inventer quoique ce soit. Du Dickens ma mie ! Dis-moi à quoi ça te sert, à toi et tes jupes !
- Sois pas gamin, rend-le moi. C’est pas de l’opium.
- C’est pire. Tu ne sais même plus raconter des histoires. »
Elle prit un air boudeur. Trop de choses avaient changés de couleurs. Ils s’étaient rencontrés, aimés, jetés, et cela au nom de leur amitié. Mais tout ça, c’était il y a des siècles. Qu’avaient-ils encore en commun ? La cadence. C’est tout. La décadence. Si elle criait, il partirait, pour sûr. Mais qui la croirait, qui prendrait sa défense pour un maudit service à thé, trouvé dans un bazar londonien ? On ne pouvait pas compter sur Darling.

« Faisons un troc : Que veux-tu contre mon service à thé ? »
Il sourit, dévoilant ses canines. S’il lui avait pris, ce n’était pas pour lui rendre. Il s’approcha, doucement, de sa démarche de félin, le mensonge entre les dents.
« Trop tard, je l’ai donné aux indiens, qui l’ont vendu aux lutins, ça fera des infusions pour le père Noël.
- Arrête s’il te plait. Dis-moi, je sais que tu l’as.
- Et les monstres ? Tu sais que je les ai aussi les monstres. »
Elle déglutit. Le mal à l’estomac, à la gorge, ça revenait. L’angoisse, là, devant elle, le passé qui surgissait, ça lui donnait la nausée.
Voyant son visage se décomposer, il éprouva une vilaine joie intérieure. Mais elle s’effaça bien vite, après tout, il l’aimait encore. Surtout qu’elle commençait à pleurer. Et l’eau comme ça, qui lui balayait le visage, ça la rendait floue, ça l’éloignait de lui. Ce n’était pas ce qu’il voulait.
« Allons, arrête, je ne les lâcherai pas. Et je te rends ton jouet, petite fille. »
Il passa sa main sur ses joues, essuya délicatement ses larmes, lui baisa le front. Et disparut dans un rire.

Elle se retourna. Le service à thé était là, sur la table basse. Des contes de Grimm trempaient dans le thé noir. Elle chancela. Elle se rappela. La nuit noire.

dimanche 24 janvier 2010

Jaded

Expliquez-moi, je ne comprends plus. Je n’ai jamais rien su. On s’envole comme des dirigeables pour finalement s’écraser sans prévenir sur un champ de pâquerettes et de squelettes. J’ai beau avaler l’imaginaire, je ne le sauve pas, il file entre mes doigts, il meurt devant moi, les souvenirs et ma jeunesse avec. 

Expliquez-moi pourquoi ce sont les lendemains qui chantent, les lendemains toujours remis à plus tard. Pourquoi un éclair peut-il se briser comme ça, sans aucune retenue. Trouvez la source de ma névrose. Trouvez, guérissez, exterminez. Je m’épanouirai tel un baobab au pied du Kilimandjaro. Je pousserai dans la sécheresse de ma cervelle et de mes émotions et procurerai de l’ombre aux zèbres. CQFD.

On devrait ne jamais tuer l’été.